dimanche 11 mai 2014

La Montagne neuve de Monteyronnais - Conte



[…] il faudra faire des villes proportionnées à cette foule désœuvrée et déshéritée, qui n’aura plus rien à faire aux champs”.
EUGÈNE DELACROIX, Journal.
“La mort est depuis toujours dans l’ordre des choses; mais un peuple sans foi ne saurait se tenir debout.”
CONFUCIUS, Les Entretiens.
“Il n’est pas naturel que le but des Caillebotis soit la mort sans avoir vécu.”
COPAIN DU COCHON DE LA MERTAGNE, Paroles au coin du feu.



Avertissement


Depuis Les Habits neufs de l’empereur d’Hans Christian Andersen, quelques-unes de ses traductions en français, jusqu’à sa présente adaptation en La Montagne neuve de Monteyronnais, l’origine de ce CONTE étant assez diverse, il serait exagéré de lui attribuer une seule signature.

Étant donc expressément indiqué que ceci est un conte, c’est-à-dire un “récit d’aventures merveilleuses ou autres, fait en vue d’amuser” (Le Nouveau Littré), toute ressemblance avec des événements, ou avec des personnalités existantes ou ayant existé, serait ainsi une pure coïncidence.


La Montagne neuve de Monteyronnais


Il y a quelques années, vivait un pédégé qui raffolait tant de l’argent que lui procurait la vente de porcs, qu’il ordonnait d’en engraisser le plus possible pour devenir encore plus riche. Il ne se souciait guère des porchers, et n’aimait aller au cinéma ou se faire conduire aux sports d’hiver, sinon pour montrer qu’il était plus fortuné. Il vendait de la viande de porc à chaque grand magasin de la contrée, et comme on dit d’un chef d’État: “Il préside le conseil des ministres”, on disait souvent de lui: “Le pédégé Truicatel dirige la vente de porcs”.

Dans la vaste campagne où il habitait, il se passait peu de choses extraordinaires, rarement arrivaient de nouvelles personnes. Or un jour, vinrent deux escrocs qui se présentèrent experts en mercatique, déclarant qu’ils savaient prévoir ou susciter les besoins du consommateur avec le plus grand bénéfice que l’on pût espérer. Non seulement le graphisme et les couleurs de leurs publicités seraient d’une invention peu commune, mais les porcs produits sous leur conduite auraient la merveilleuse propriété de disparaître avec le paysage, pour quiconque serait incompétent en économie, ou encore serait un stupide écolo.

“Voilà des mercantis formidables”, pensa le pédégé; “en les engageant, je pourrai découvrir qui est bon à rien dans mon entreprise, je saurai distinguer les habiles porchers des imbéciles! oui! il faut concrétiser leur campagne publicitaire tout de suite!” et il avança une forte somme aux deux escrocs pour qu’ils commencent leur travail.

Ils firent bâtir dans la plate chênaie un énorme atelier dans lequel, sur un monotone caillebotis par où tomberait beaucoup de pipi et de caca, ils casèrent étroitement plusieurs milliers de porcs, avec des machines pour leur préparer et leur distribuer les aliments qui les feraient vite grossir. Aussi n’employaient-ils quasiment plus de porchers. Cependant, ils réclamèrent des payes pour “les éleveurs”; ils mirent cela sur leur compte en banque, et travaillèrent aux images publicitaires jusque tard dans la nuit.

“Maintenant, j’aimerais savoir où ils en sont de leur mercatique!” pensait le pédégé, mais il était gêné à l’idée qu’un obtus à l’économie, ou un stupide écolo, ne pourrait voir les porcs et leur environnement; il doutait peu de lui-même, mais il préféra envoyer quelqu’un, d’abord, observer comment glandaient les porcs.

Dans toute la campagne, chacun sentait bien la navrante puanteur des porcs hors-sol, et certains avaient hâte d’entendre combien son voisin était incapable en économie, ou un stupide écolo.

“Je vais envoyer aux mercantis mon brave vieux porcher”, pensa le pédégé, “c’est lui qui peut le mieux apprécier comment sont gardés les pourceaux, car il a la plus grande expérience.”

Donc, le vieil et habile porcher alla à la plate chênaie, à l’orée de laquelle les deux escrocs affichaient une publicité. “Dieu nous préserve!” pensa le vieux porcher en se frottant les yeux, “mais ça pue horriblement, et je n’aperçois pas ici les porcs et la montagne qui sont vantés par la publicité!” Cependant, il ne broncha pas.

Les deux escrocs le prièrent d’avoir la hardiesse de s’approcher, et lui demandèrent si ce n’était pas là “de bons gros porcs, élevés à l’air pur de la montagne”. Puis ils lui montrèrent la chênaie vide, et le pauvre vieux porcher ne put se retenir davantage de se pincer le nez, lorsqu’ils passèrent près de l’énorme atelier aux portes closes. “Nous n’entrerons pas”, lui exposèrent succinctement les escrocs, “parce que nous pourrions déranger une famille très sensible aux microbes.

— Seigneur Dieu!” pensa le vieux porcher, “suis-je borné? Je n’ai jamais vu ici de montagne, il n’y a plus l’ombre d’un porc, mais personne ne doit savoir que je ne vois rien! Ne dirait-on pas que je ne vaux absolument rien comme porcher?! c’est hors de question!

— Eh bien, vous ne dites rien de ce bon gros porc!?” dit l’un des escrocs, tout en paraissant lui tâter la peau.

“Oh! c’est bien! Il est tout à fait bon à abattre!” dit le vieux porcher en se frottant les yeux d’une main et, d’une autre, se pinçant le nez. “Et la publicité”, ajouta-t-il, “l’air pur de la montagne… oui! je dirai au pédégé que c’est excellent!

— Ah! quel plaisir vous nous faites!” soupirèrent les deux mercantis. Alors, avec modestie, ils lui révélèrent quel mal ils se donnaient, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, afin de nourrir délicieusement davantage de monde, tout en entretenant soigneusement le paysage… “Et quand les porcs n’ont suffisamment à manger sur la montagne, nous leur fabriquons un aliment à la ferme!” Le vieux porcher écouta attentivement pour rapporter fidèlement au pédégé, qui fut très content.

En vérité, les deux escrocs ne savaient composer eux-mêmes les cendres, le tryptophane digestible, l’acide linolénique… bref, la chimie dont étaient nourris les porcs de caillebotis; le nouveau laboratoire Truicatel dosait les nutriments au milligramme près. Aussi les deux escrocs demandaient toujours plus d’argent pour produire les porcs qui “régalaient citadins et néo-ruraux”. Ils empochaient, et le paysage restait vide, les anciens porchers sans emploi, tandis que l’usine produisait toujours plus de milliers de tonnes de porcs et de lisier nauséabond, surabondant au point que son épandage, désormais, polluait lourdement l’eau. “Balivernes!” auraient répondu les mercantis à un stupide écolo. “Nous pouvons boire sans crainte! Vous pensez bien qu’on ne pollue pas le terroir! Ce serait nous tirer une balle dans le pied!”

Une seconde usine à porcs avait été bâtie, puis une troisième… Les mercantis avaient donné à chacune d’elles des noms fantasmatiques. La “ferme” à la première, le “moulin” à la seconde… Ils avaient pareillement désigné les produits auxquels leurs porcs de caillebotis servaient de matière première: le jambon “de Montjoliard”, la saucisse “de Bellebance”, &c., tous noms destinés à permettre au chaland étranger à ceci, de se figurer l’authenticité de la vie champêtre en Monteyron!

Cependant, les porcs s’ennuyaient beaucoup. À cause de leur promiscuité sur le caillebotis, au-dessus de leurs excréments, et aussi à cause des aliments inventés pour les faire vite grossir, beaucoup tombaient malades avant l’heure du départ pour l’abattoir. Et comme certains d’entre eux mangeaient la queue des autres, les mercantis jugèrent plus simple de la couper à tous.

Enfin, voilà que le pédégé s’avisa d’aller lui-même à la montagne, y examiner ses bons gros porcs tant vantés par les mercantis. Il eut la même surprise désagréable que, naguère, son vieux porcher: il regardait, mais ne voyait ni porc ni montagne.

“N’est-ce pas que le troupeau est bien mené?” demandèrent les deux escrocs au pédégé, en désignant du doigt les monts à l’horizon tout au plus vallonné, et les qualités particulières de chacun des versants qui n’existaient pas, ou qui avaient, au mieux, la petitesse de coteaux. Ici, les porcs trouvaient les glands; là, une racine dont ils raffolaient… Les mercantis ne tarissaient pas d’éloges sur le terroir monteyronnais. “Et là, voyez-vous? c’est le mont Truicatel!”

“Pourtant je connais la contrée!” pensa le pédégé. “C’est donc que je suis un mauvais pédégé!? Je serais bien ridicule, si on s’en rendait compte!” Et il fit l’éloge du grand sens économique dont faisaient preuve les mercantis; il admira haut et fort les panneaux publicitaires grâce auxquels l’eau en venait à la bouche, et le désir de vous attabler vous prenait immédiatement. Les assistants du pédégé, et les notables qui l’accompagnaient, tous s’extasiaient à qui mieux mieux sur les beaux porcs de montagne. Ils se seraient volontiers pincé le nez; mais aucun, en présence du pédégé Truicatel, n’osait contredire que l’air de la montagne fût très pur…

Alors les mercantis suggérèrent au pédégé d’inviter les “grands” ministres de l’agriculture et de l’économie à voir les porcs, pendant qu’ils étaient encore sur la montagne.

Quelques jours plus tard, voilà donc les ministres, le pédégé et le vieux porcher, guidés par les deux escrocs, accompagnés d’une foule de courtisans et de curieux, se promenant ensemble sur la montagne sans mont ni porc.

“N’est-ce pas une belle tradition?” dit à contrecœur l’honnête vieux porcher. “L’air pur de la montagne, et l’excellente façon dont y profitent les porcs, sont vraiment dignes d’être vus par vous, messieurs les ministres.” Et il montra la chênaie vide, comme si les ministres pouvaient y voir de bons gros porcs.

“Quoi?” pensa le ministre de l’agriculture, “je sens que ça pue horriblement, et je ne vois rien! Serais-je un stupide écolo? Si cela se savait, le chef de l’État ne voudrait plus que je sois ministre de l’agriculture!” Alors il s’écria: “Très bien! très bien! Quel bel élevage!”

“Mince!” pensa quant à lui le ministre de l’économie, “nous n’avons guère grimpé, je ne comprends pas le travail de ces gens nauséabonds. Serais-je bon à rien en économie? Le chef de l’État me renverrait!” Et il affirma d’un ton convaincu: “Vous avez une façon admirable de valoriser ce territoire si pentu. Bravo!

— Hélas! messieurs les ministres…” dirent en chœur les deux mercantis, “la concurrence de vilains étrangers est rude! Ils paient moins leurs porchers, font des myriades de porcs plutôt qu’un porc de qualité, aussi les vendent-ils moins cher que le nôtre, cela nous ruine mais VOUS NE FAITES ABSOLUMENT RIEN POUR NOUS AIDER! Vous entendez? il faut nous aider! L’excellence monteyronnaise a un prix! Baissez l’impôt, donnez-nous des sous! Et le bon gros porc, de notre belle montagne, continuera longtemps d’enchanter les papilles de nos familles si attachées à leurs mets ancestraux!”

Tous les courtisans et les curieux regardèrent fixement les ministres qui, sans toujours voir ni mont ni porc, s’empressèrent d’accéder à la demande des pauvres éleveurs: “Oui! l’État soutiendra sans tarder l’excellence! naturellement si belle et si bonne! de Monteyron!

— GÉNIAL! BRAVO! FORMIDABLE!” s’exclamèrent les courtisans.

Alors, les deux escrocs reçurent des mains des ministres les médailles du Talent Agricole et de l’Honneur National; l’un des escrocs fut élu Président du Conseil Agricole, et l’autre Président du Syndicat Agricole. On convint qu’une grande fête, la Fête du Bon Cochon, aurait lieu sur la montagne pour honorer le savoir-faire ancestral de ces dignes Monteyronnais.

Toute la nuit qui précéda la fête, les deux mercantis veillèrent et travaillèrent à la lueur de douze feux de camp. La peine qu’ils se donnaient était visible à des curieux, incrédules. À l’aube, les mercantis firent semblant de mettre, sur douze broches, douze bons gros porcs à cuire sur les feux, allant sans cesse de l’un à l’autre y tourner la broche. Madame la députée du Parti Simplet arriva enfin avec les ministres et le pédégé Truicatel, et ils coupèrent ensemble le ruban, pour signifier aux courtisans et aux curieux l’ouverture de la Fête du Bon Cochon. Alors, les deux mercantis découpèrent l’air avec de grands couteaux, mirent cet air dans de belles assiettes, et les servirent aux personnages importants, en disant: “Goûtez donc ce bon gros porc élevé à l’air pur!”

Les ministres, la députée, le pédégé Truicatel, ainsi que les courtisans, mâchant comme s’ils dégustaient quelque chose, parlaient la bouche pleine d’air puant:

“C’est délicieux!

— C’est léger!

— Vraiment! on en mangerait sans fin!

— Ah! ça! il n’y a pas de danger que ça vous pèse sur le ventre! C’est du bon gros porc qui se digère bien! Voilà la vertu de la montagne! L’altitude donne meilleur goût” expliquèrent les deux mercantis. Il faut dire qu’ils n’avaient pas osé servir du vrai porc de caillebotis, tellement ils le savaient gonflé d’eau et, à cause de cela, peu goûteux. “Nos éleveurs se décarcassent tous les jours pour vous donner ce plaisir en bouche!

— À propos, où sont ces braves porchers?” demanda le ministre de l’agriculture.

“Oui”, surenchérirent les courtisans, “les porchers ne sont-ils de la fête?

— Hélas! non!” pleurèrent les mercantis à la stupéfaction générale. “Si vous daigniez nous écouter, messieurs les ministres et madame la députée, nous vous expliquerions le très grave problème qui oblige les éleveurs à travailler en ce jour de fête.”

Les deux ministres et la députée du Parti Simplet se disposèrent à écouter les deux mercantis, appréhendant – les caisses de l’État étant vides – que les deux mercantis leur demandent une énième subvention, ou un report d’impôt. Ces derniers firent semblant d’être extrêmement ennuyés, hésitant un long temps, avant de pousser un cri qui vint, sembla-t-il, du fond du cœur:

OUF! c’est que, savez-vous? la loi nous interdit de vendre notre bon gros porc de montagne en tant que tel, s’il n’a été abattu à la montagne. Or, pauvres gens que nous sommes! nous n’avons pas d’abattoir! Nous sommes RUINÉS! Voilà donc pourquoi les porchers ne sont pas de la fête: nos braves éleveurs ont décidé de bâtir sans tarder l’abattoir, sur le beau mont d’Abadenac-Mare.” Et ils firent semblant de montrer, du doigt, le joli mont à l’horizon.

“Oh! Qu’il est beau! Que c’est haut!” s’enthousiasmèrent les courtisans. “Que ces porchers sont courageux!

— Euh… Si vous voulez, le vieux porcher, avec lequel messieurs les ministres et leur suite peuvent aller sur le chantier de l’abattoir”, dirent les deux escrocs, “le vieux porcher est prêt à vous montrer le chemin.

— Ah? oui! allons-y!” répondirent les ministres, soulagés qu’on ne leur ait demandé de suite de l’argent. “Nous avons bien mangé, et une petite promenade nous fera un peu plus de bien!”

Le vieux porcher se courba comme s’il grimpait le chemin; puis ils s’aidèrent tous d’un bâton, aucun ne voulant convenir qu’ils ne gravissaient rien du tout, ou qu’ils descendaient plutôt qu’ils ne montaient au beau mont d’Abadenac-Mare. Les curieux s’écriaient, ironiques:

“Voyez donc ces ministres, comme ils sont alertes! Avec eux nous sommes bien gouvernés! Ah! ah!”

Cependant, aucun courtisan ne voulait laisser paraître son trouble; il eût été traité de bon à rien en économie, ou de stupide écolo. Jamais la montagne monteyronnaise n’avait eu autant de succès.

“Mais, il n’y a vraiment pas de montagne!” observa un petit enfant lorsque la foule passa dans la chênaie du mont Truicatel. “Où sont les cochons!? Ça pue! ÇA PUE! ÇA PUE toujours plus!

— Entendez la voix d’un innocent!” dit un curieux qui n’osait dire lui-même ce que venait de dire l’enfant. Et aussitôt, d’un courtisan à l’autre, on chuchota la parole de l’enfant…

“Il n’y a ni porc ni montagne, mais ÇA PUE!” cria bientôt la foule.

Les deux ministres, la députée du Parti Simplet, le pédégé Truicatel et leurs courtisans furent extrêmement contrariés, car il leur paraissait bien que la foule avait raison. Toutefois, sans se départir d’un calme apparent, il est probable qu’ils se dirent: “Il faut que nous grimpions à la suite du vieux porcher jusqu’au bas du coteau”, parce qu’ils s’appuyèrent avec plus de conviction sur leur bâton, et, tous les courtisans les imitant, on aurait cru qu’ils gravissaient la plus haute montagne du monde. Ils posèrent devant le chantier de l’abattoir d’Abadenac-Mare, que construisaient… des étrangers! oui! de pauvres étrangers! “Ces braves éleveurs parlent en patois”, prétendirent les deux mercantis.

Quelque temps plus tard, les deux “grands” ministres de l’agriculture et de l’économie, vivement interpellés par le Syndicat Agricole quant aux subventions déloyales de gouvernements ÉTRANGERS à de vilains ÉTRANGERS produisant des MYRIADES de porcs, et ne cessant ainsi de RUINER les pauvres éleveurs monteyronnais, les deux ministres exprimèrent gravement devant la presse “la solidarité de la nation”, promettant d’apporter une aide financière à des “fermes et à des moulins de la zone, si cruellement DÉFAVORISÉE, de la belle montagne monteyronnaise”. Et ils présentèrent aux journalistes une jolie étiquette, destinée à capter la confiance du chaland dégoûté d’entendre parler de ces vilaines viandes étrangères: “PORC DE MONTEYRON – LE MONT D’AIR PUR QUI DONNE GOÛT AU COCHON!”


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